Damien Alary

Camp de Rivesaltes, le Mémorial présent

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Voici le discours que j’ai prononcé lors de l’inauguration du Mémorial du Camp de Rivesaltes vendredi 16 octobre 2015.

« Ici, ont vécu dans des baraquements d’infortune, ici ont survécu ou parfois se sont éteints, dans des habitations de fortune, des enfants, des femmes et des hommes.

Ils étaient indésirables, ils étaient rejetés. Rien ne les prédestinait à connaître le même sort ; survivre au camp JOFFRE dans l’humiliation, ou y mourir dans le dénuement. Pour ces enfants, ces femmes et ces hommes, à Rivesaltes :

Là, finit le monde, celui du combat des Républicains Espagnols contre l’autoritarisme et le fascisme ;

Là, finit le monde, celui de la dignité du peuple juif qui pensait que l’errance se terminerait un jour ;

Là, finit le monde, celui de la liberté du peuple tzigane, celui de la différence, nomades sur les routes et les chemins au détour des saisons et des rencontres ;

Là, finit le monde, celui de l’espérance des familles de Harkis, de vivre Français sur leur terre natale, au village, dans les montagnes ou les déserts.

Pour ces milliers d’anonymes, là, s’est terminé leur monde. Un autre monde a commencé. Celui de l’exil, de l’enfermement. Celui de la honte. Celui de l’indifférence, comme celui de l’ignorance. Celui de la souffrance, de la peur. De l’horreur absolue.

Parce que vous étiez Républicains Espagnols, juifs, tziganes, harkis, opposants politiques, parce que vous étiez « indésirables étrangers », le camp de Rivesaltes a existé.

Dans ce camp, l’humanité s’est désagrégée, l’Homme perdit jusqu’à la poussière de son nom. Ce mémorial, aujourd’hui, redonne des visages, des voix, des noms à tous ces anonymes

« Oublier c’est se choisir complice » pensait Elie Wiesel, qui combattait l’oubli et le mensonge.

Christian Bourquin en était convaincu. Il aura fallu le courage politique et l’obstination de cet homme en relai des mouvements de citoyens et des associations représentant les différentes communautés, pour empêcher la destruction de ce camp, et très vite engager un grand projet de construction autour d’un mémorial.

Au fil du temps, plus d’une décennie, les autorités publiques se sont retrouvées unies autour de ce projet mobilisateur. Le Département des Pyrénées-Orientales dont Mme Hermeline Malherbe, Présidente, nous a témoigné du rôle fondateur de sa collectivité.

La Région bien sûr. Très vite, le Président Georges Frêche, passionné par l’histoire, attaché à la transmission, a encouragé l’émergence de ce projet. Sans lui, au côté de Christian Bourquin, ce projet n’aurait pas vu le jour. Puis, le Président Bourquin a poursuivi, avec la force et la détermination que nous lui connaissions, le travail pour que notre région puisse construire ce mémorial. En arrivant à la Présidence du Languedoc-Roussillon, j’ai fait mien cet engagement humaniste. Et l’État, qui a tenu tout particulièrement à soutenir notre projet.

La présence du 1er Ministre, M. Manuel Valls, à cette inauguration, est bien plus qu’un honneur pour notre Région et pour ce mémorial. Votre présence, M. le 1er Ministre est un symbole fort pour la mémoire de ces lieux et la reconnaissance de son histoire.

Je veux également saluer très respectueusement la présence à vos côtés de trois des membres de votre gouvernement, Mme Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, M. Jean-Marc Todeschini, Secrétaire d’État chargé des anciens combattants et de la mémoire, et Mme Ségolène Neuville, Secrétaire d’Etat chargée des Personnes Handicapées et de la lutte contre l’exclusion. Mme Ségolène Neuville, je connais votre profond attachement à ce mémorial. Je tiens à vous remercier pour la pérennité de votre engagement au sein du gouvernement.

Aujourd’hui, avec ce mémorial, nous voulons rendre leur dignité à tous ceux qui ont perdu leur vie dans ces baraquements et à ceux qui y ont abandonné une part de leur vie. Ce mémorial est une rencontre des Français avec leur Histoire, avec l’histoire de ce camp d’enfermement qui a traversé le 20e siècle. Ne pas oublier ces années douloureuses de la France, est un devoir : pour que rien ne puisse recommencer. Camp du silence et du déni, effacé du souvenir des hommes durant des décennies, la mémoire de ce lieu émerge peu à peu. Il fallait ne pas raser ce camp, laisser ces baraquements en l’état, usés par le temps, pour évoquer aux visiteurs la violence d’une vie passée.

Pour mettre ce passé en lumière, M. Denis Peschanski a réalisé un formidable travail de recherche historique avec le comité scientifique de l’EPCC et les services culturels du Conseil Régional. Je les en remercie chaleureusement.

Mettre en lumière le passé, c’est aussi vouloir le transmettre. C’est parce que la mémoire doit savoir survivre aux témoins des événements et trouver encore les mots quand les voix des survivants se sont éteintes que le Mémorial à Rivesaltes devait être à la fois, un édifice incarnant le site, un espace pédagogique et un lieu artistique. Je veux en féliciter l’architecte, M. Rudy Ricciotti.

Il sait profondément enraciner ses créations dans la terre et la vie des hommes. Cet ouvrage, plongé dans les entrailles de la terre, comme pour nous renvoyer au fond de notre être, prépare le visiteur à recevoir la vérité si longtemps oubliée. Bâtiment en béton, couleur ocre, l’austérité s’impose, le dépouillement commande, le respect est le premier sentiment qui nous étreint. A l’intérieur, cet espace sombre mais apaisé, quelques jets de lumière, seul un horizon sur le ciel, un long couloir qui s’ouvre sur le passé, sur deux salles d’exposition. Dans l’enceinte de ces salles, des voix de survivants, des témoignages poignants, des images, fantômes du passé, nous transposent dans l’enfer de Rivesaltes.

Rappeler l’histoire, c’est la faire vibrer au présent, la mettre en résonance avec notre société. C’est le fondement de l’EPCC du mémorial. Les grands faits historiques ont souvent été une source d’inspiration artistique. L’art engagé et l’histoire sont liés comme la création et la mort, la lumière et les ténèbres. Les belles œuvres de M. Emmanuel Régent, suspendues à ces murs, incarnent avec talent cette vision. Merci aussi aux enfants et aux jeunes gens qui ont réalisé des œuvres artistiques pour raconter l’histoire de Rivesaltes. Ils y ont mis tout leur cœur et tout leur espoir pour un monde meilleur. Durant toute sa vie, Pablo Casals a puisé son inspiration dans les grandes causes : la paix, la liberté, la solidarité à la souffrance de tous ceux qui ont connu l’exil.

Je veux remercier M. Léthiec et M. Salque pour l’immense émotion qu’ils nous ont procurée avec l’interprétation « Le chant des oiseaux ». Pablo Casals disait : «la musique capte la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent. »

Avec le mémorial de Rivesaltes, la création artistique doit continuer à dépasser le seul aspect esthétique pour éclairer notre monde contemporain. Agnès Sajaloli, Directrice de l’EPCC, devra porter ce défi et les enjeux de la transmission. Car c’est bien dans l’exigence de transmission que réside le devoir de mémoire. Elle se définit par la capacité de nous élever tous ensemble. Pour porter cette transmission, Serge Klarsfeld nous fera l’honneur très prochainement d’intégrer l’EPCC au titre de personnalité qualifiée.

Ré-ouvrir les blessures du passé doit permettre de nous prémunir pour l’avenir. Aujourd’hui ou demain, combien de murs, de barrières, de barbelés se dresseront-ils encore ? Combien d’enfants, de femmes et d’hommes persécutés seront-ils obligés de fuir leur pays, et connaîtront-ils l’exil ? L’actualité nous percute. Elle nous fait frémir. Sachons tirer collectivement les leçons du passé et apprenons du présent. Les souffrances d’hier, doivent servir les nobles combats d’aujourd’hui. Les souffrances d’aujourd’hui, doivent servir nos combats de demain. Ne renonçons plus jamais à ce qui fonde notre République : la tolérance, la fraternité, le respect, l’accueil dans la dignité. Gageons que ce mémorial ne soit pas simplement celui du passé, Rivesaltes est le « mémorial Présent ».

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